Répartis sur la planète, 45 millions de centres de traitement de données stockent, sans grand contrôle, courriels, photos et documents des particuliers et des entreprises du monde entier.


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«Mon fils ne voit pas pourquoi apprendre par cœur ce qu'il peut retrouver à chaque instant en tapotant sur Internet», raconte Sonia, 40 ans, éberluée de voir cette nouvelle génération déléguer un bout de cerveau au «nuage numérique».

Le savoir n'est plus en soi, mais à portée de la curiosité, d'un clic. Tout comme les souvenirs qui s'envolent, tels des oiseaux migrateurs, vers le ciel d'Internet. Autrefois, on gardait vinyles, boîtes de jeux et petits poèmes. Désormais, la mémoire a quitté les foyers, les boîtes molletonnées, les malles. Courriels, photos, musique, documents, jusqu'aux conversations de messagerie instantanée sont conservés quelque part dans un lieu abstrait, une armoire virtuelle, dans ce que l'on appelle le «cloud» informatique. Invisibles. Oubliés parfois. Mais à portée de connexion. Il suffit de presser quelques touches d'ordinateur et l'armoire restitue ce que vous lui avez confié.

Bibliothèques numériques

C'est si simple, si efficace, qu'il n'est plus besoin de ranger, de trier, de jeter, que tous les messages se gardent et enflent dans ce ciel désormais gorgé de vies humaines. Des milliards d'êtres voient leur existence répliquée, comme en écho, dans le ciel numérique. Les réseaux sociaux, comme Facebook, sont autant d'écrans géants placés dans la galaxie. Facebook n'habite pas chez vous, dans votre ordinateur, mais bien là-haut. Lorsque Internet s'éteint, ces vaisseaux restent dans l'ombre, injoignables.

Et pourtant, ces données existent? quelque part sur terre. Le «nuage» n'est qu'une image. Les informations sont rangées dans des hangars, des «fermes de données numériques» comme on nomme les gigantesques «data centers» qui se multiplient pour accueillir, sur des systèmes informatiques de stockage chaque jour plus compressés, les babillements de la planète.

Lancé par le webmail, le «cloud computing» s'étend. On compte déjà 45 millions de «data centers». Les entreprises y envoient leur base de données, leur comptabilité, plutôt que d'encombrer un étage de gros ordinateurs qui ronronnent, s'échauffent, tombent en panne? Elles délèguent à d'autres le soin de conserver leurs archives. «Désormais, on accumule toujours autant en interne, et on le double dans le ?cloud?», explique Thomas Serval, de Microsoft. Les données envahissent les circuits, consomment de l'énergie, «mais on est loin de la saturation», assure Laurent Guiraud, directeur entreprise chez Google.

La firme américaine augmente sans cesse la taille des «armoires» qu'elle propose aux particuliers, pour y stocker des milliers d'e-mails gratuitement. «Nous ne les effacerons que si le client veut quitter Gmail. Sinon, le service reste disponible pour toujours» , affirme Laurent Guiraud, sans forcément convaincre. L'avenir de ces bibliothèques numériques reste une interrogation. On ignore la résistance des supports numériques. Ceux utilisés à la maison, comme les disques durs, les clés USB, les DVD gravés sont voués à l'effacement? Si les circuits professionnels sont plus sûrs, la pérennité de ces modes de stockage basés sur la confiance plus que sur le contrat reste à prouver.

L'utilisateur, sans prendre le temps de lire les «conditions d'utilisation», ouvre un compte mail avec l'insouciance de la gratuité? Or ce service se paie? Autrement. Google parcourt votre courrier, pour vous envoyer de la publicité ciblée, qui apparaît sur le côté de l'écran, à côté du message. Une plainte sur des pieds endoloris et tous les chausseurs sont convoqués, tout comme les avocats lorsque certains s'épanchent sur leurs difficultés conjugales. Aux détracteurs qui s'offusquent de voir leur courrier lu, Google rappelle que les robots qui écartent les spams parcourent de la même manière les messages, sans que personne n'y trouve à redire. D'autres messageries, comme Hotmail, de Microsoft, ne lisent pas les courriers.

Fragments de vie

Mais la confidentialité de ces correspondances reste relative. Certains États semblent intercepter les courriers, comme en Chine. Tandis qu'aux États-Unis, le FBI peut y accéder sans passer par un juge au nom du Patriot Act. En Europe, les données sont mieux protégées. Officiellement, elles ne doivent pas quitter l'Union, sauf pour rejoindre un pays ayant l'agrément communautaire ou le Safe Harbour, qui réunit des entreprises américaines. Mais les géants du Net gèrent des dizaines de milliers de serveurs et transfèrent, comme bon leur semble, les données d'un «data center» à l'autre, pour équilibrer la charge. Les données voyagent, selon les fuseaux horaires, vers des destinations inconnues, des hangars de sous-traitants. «Le ?cloud? crée de nouveaux risques», reconnaît Marc Mosé, le directeur juridique de Microsoft, mais «cela va devenir un enjeu pour les internautes. Ils vont exiger de savoir où et comment sont stockés» ces fragments de leur vie. Tout comme ils vont demander à pouvoir reprendre leurs photos, leurs films ou leur Facebook d'un clic. Car s'il est facile de s'installer dans le «cloud», le quitter tient de la gageure: il faut bien souvent télécharger document par document. Compter une moyenne de 70 heures pour retrouver vos photos de vacances?

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